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  • 1 École Doctorale de Romanistique, Programme de Linguistique, Université Eötvös Loránd, Faculté des Lettres, Múzeum krt. 4/A, 1088, Budapest, Hongrie
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Summary

Egeria, a 4th century pious woman from the south of present-day Spain, retold, after visiting Palestine with the Bible in hand, her observations to her sisters. If the linguistic aspects of her letters are quite well-known, much less is known about its stylistic value, inappropriately called “simple”.

What seems to be boringly the same again and again, is in fact a constantly renewed and perfectly mastered “variation on a theme”, just as in a well-composed piece of music. Her apparent objectivity is indeed a wish to focus on what she considers the most important, namely to tell her community, as closely to reality as possible, what she observed during her pilgrimage. However, Egeria’s latin is also a testimony of the christian lexicon in construction and of the social changes that were in progress by that time.

Linguistics and stylistics work together here, the choice of a word or a grammatical formula reveals hidden information about the proper style of an author who, despite her supposed objectivity, had real personal purposes.

Abstract

Summary

Egeria, a 4th century pious woman from the south of present-day Spain, retold, after visiting Palestine with the Bible in hand, her observations to her sisters. If the linguistic aspects of her letters are quite well-known, much less is known about its stylistic value, inappropriately called “simple”.

What seems to be boringly the same again and again, is in fact a constantly renewed and perfectly mastered “variation on a theme”, just as in a well-composed piece of music. Her apparent objectivity is indeed a wish to focus on what she considers the most important, namely to tell her community, as closely to reality as possible, what she observed during her pilgrimage. However, Egeria’s latin is also a testimony of the christian lexicon in construction and of the social changes that were in progress by that time.

Linguistics and stylistics work together here, the choice of a word or a grammatical formula reveals hidden information about the proper style of an author who, despite her supposed objectivity, had real personal purposes.

L’Itinéraire d’Égérie est souvent considéré comme une source fondamentale du latin des premiers auteurs chrétiens, avec les éléments linguistiques et lexicaux typiques du latin tardif. Mais quel est le style de ce latin teinté d’une « coloration vulgaire, saveur classique »1 ? Comment les éléments linguistiques peuvent-ils témoigner d’une volonté stylistique ?

Nous nous intéresserons à la structure narrative de l’ouvrage : les journées festives et ordinaires sont décrites avec de nombreux détails, et le lecteur est surpris par la répétition des termes. La régularité des expressions semble refléter mimétiquement celle des offices. Malgré tout, on dénote de discrètes variations dans l’ordre et l’utilisation des mots, comme dans une œuvre musicale bien composée. Cette approche, s’appuyant sur la technique variationnelle, permet une réflexion sur la syntaxe et le lexique chrétien en construction du latin tardif.

Notre étude à la fois linguistique et stylistique veut montrer que par le choix d’un terme ou d’une construction, l’auteur fait preuve d’un style qui lui est propre.

1 STRUCTURE NARRATIVE

a) Le rôle de la narratrice

Le Codex Aretinus (écrit au XIème siècle au Mont Cassin), qui comprend le manuscrit, retrouvé en 1884 dans une bibliothèque monastique d’Arezzo par l’archéologue italien Gian Francesco Gamurrini, est tronqué : il manque le début et la fin, et quelques feuilles au milieu. Les thèmes et variations commencent dès que l’on en cherche l’auteur.

Ici, auteur et narrateur se confondent. Nos connaissances sur celle qui est à l’origine du texte sont faibles et incertaines, mais s’enrichissent et s’affirment au fil des recherches. La seule chose que nous savons certainement est qu’il s’agit d’une femme pieuse.

De toute une complexe onomastique (Sainte Sylvie, Eucherie/a, Eiheria, Echeria, Heteria, Etheria, Aetheria, selon Férotin2, toutes ces noms ne sont que des variations sur celui de la nymphe Ἠγερία, une invention d’un copiste érudit), c’est Égérie qui a finalement été retenue3. L’origine impériale a été écartée pour voir en Égérie une femme issue d’une famille aisée de la Provincia Gallaecia (au VIIème siècle l’ermite galicien Valère du Bierzo écrit dans sa lettre laudative : extremo occidui maris Oceani litore exorta). Elle est chrétienne, ceci est certain, le christianisme est religion d’État, elle se rend en Terre Sainte sous la protection de la Pax Romana. Mais simple religieuse ou abbesse, les informations sont insuffisantes pour trancher. En tous cas, qu’elle que fut son origine ethnique et sociale, il est fort peu probable qu’elle ait effectué son voyage seule, d’autant plus que lorsqu’elle parle (en effet, le style oral est très présent) de cette pérégrination, elle utilise nos (I 1, pervenimus ; VI 3, iter no strum). Cela pourrait être un nous de majesté, mais également un nous de solidarité religieuse, comme l’indique Spitzer4. Même si nous n’avons pas d’information sur ses compagnons de route, il est impensable qu’une femme entreprenne pareil voyage sans escorte. Elle va à pied et à cheval (du moins, en selle, III 2, pedibus, in sella). Le pèlerinage en Terre Sainte, non obligatoire pour les chrétiens, devient peu à peu une mode parmi ceux qui peuvent s’absenter longtemps, payer les frais que nécessite une telle expédition et qui ont la force physique et morale nécessaires pour se mettre en route si loin.

Égérie relate en détail son périple à des personnes qui ne sont pas membres de ce voyage. Elle s’adresse à ses destinatrices au vocatif pluriel, les appellant affectueusement sorores et dominae, lumen meum, III 10, et l’usage réitéré des pronoms de la deuxième personne du pluriel (XXIV 1, affectio vestra) renforce l’adresse directe à ces locutrices pourtant éloignées. Soit il s’agit de sœurs réelles, soit de sœurs dans la religion. Cependant, cette thèse a été réfutée par Maraval5 : le terme sorores n’aurait pas le sens de « religieuse » au IVème siècle. Il s’agirait alors de sœurs dans la foi, d’autres femmes pieuses qui ne sont pas parties en Terre Sainte, mais qui suivent les préceptes chrétiens dans leur vie quotidienne.

Mais finalement, peu importe qui sont réellement les sorores auxquelles s’adresse Égérie, car nous n’avons pas leurs réponses. En effet, l’Itinéraire n’est rien d’autre qu’une partie de correspondance, puisqu’Égérie narre son pèlerinage sous forme épistolaire, ce qui explique en partie les marques d’oralité.

L’Itinéraire, un ensemble de lettres destinées à témoigner de choses vues personnellement, n’a pas été écrit par volonté littéraire. Le but n’était ni d’être édité, ni de plaire, encore moins de divertir. Le nom de l’ouvrage laisse le choix parmi les variations, Égérie n’ayant pas donné de nom à son récit, ce sont les éditions successives qui ont choisi l’appellation : Itinerarium, Peregrinatio ou Ingerarium. Il semblerait que ce soit Itinerarium qui soit le plus plausible (ce nom figure dans les plus anciens catalogues des Xème et XIIIème siècles).

Le sujet est grave au sens étymologique du terme : entre les années 381–384, Égérie s’est rendue en Terre Sainte Bible en main, elle a visité les sites bibliques, puis en Mésopotamie, à Antioche et enfin à Constantinople, où elle a rédigé le récit de sa pérégrination. Ces voyages forment la première partie de l’œuvre.

Égérie est restée un certain temps à Jérusalem, où elle a participé à plusieurs célébrations ordinaires et festives, qu’elle décrit minutieusement dans la seconde partie. La fin du récit qui nous est resté se conclut soudain, les derniers mots étant Quarta autem die…, les points de suspension invitant à la rêverie sur une suite perdue dans les méandres de l’Histoire. L’ensemble a été rédigé sur le vif pendant le voyage-même sous forme d’un « journal-épître »6. Ce qui présuppose un style varié, écrit et oral, mêlant autobiographie et mémoires, choses vécues et choses vues.

b) Le style

Spitzer7 déplorait en 1959 que les études pourtant si nombreuses de l’Itinéraire ont toujours mis l’accent sur l’aspect linguistique, négligeant ainsi l’auteur et la valeur littéraire de son style. Spitzer a vu dans le style trop vite traité de simple d’Égérie une attitude de surprise et de précision8.

Tout d’abord, une remarque fondamentale est nécessaire : l’Itinéraire d’Égérie n’est pas L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. Tous deux sont des récits de pèlerinage à la première personne, mais d’un ton entièrement différent. L’un déborde d’épanchements lyriques, l’autre se limite rigoureusement aux descriptions parfaitement objectives. Chateaubriand ne se lasse pas de parler de lui, de ses impressions, de ses sentiments ; alors qu’Égérie, sitôt qu’elle évoque des éléments trop personnels, précise qu’il lui faut « retourner à la chose ». En XXV 8–10 (qui autem ornatus […] superfluum fuit scribi […] extra aurum et gemmas […]nam quid dicam de […] ?), elle fait une longue digression sur la décoration fastueuse des lieux saints de Jérusalem, avec plusieurs questions rhétoriques et prétéritions (suffisamment inhabituel chez Égérie pour attirer l’attention du lecteur) : cela pourrait bien être une critique du faste des lieux. Puis, se reprenant, elle coupe court à son ironie : XXV 10, Sed ut redeamus ad rem.

Elle ne veut pas éditer une œuvre autobiographique ; elle veut informer de la plus fidèle façon possible ses sœurs qui ne sont pas parties. Elle veut faire le récit idéal d’un pèlerinage idéal9 et cette sobriété n’est aucunement un signe de la pauvreté lexicale du latin tardif, mais une volonté stylistique. Le « je » qui raconte est un je didactique10, pas important en tant que tel comme le serait un héros romantique, mais comme membre de la communauté chrétienne. Ce je qui a eu le privilège d’effectuer un voyage extraordinaire a pour mission d’informer les membres de la communauté. C’est ainsi qu’elle débute la deuxième partie de l’Itinéraire : XXIV 1, Ut autem sciret affectio vestra, quae operatio singulis diebus cotidie in locis sanctis habeatur, certas vos facere debui, sciens, quia libenter haberetis haec cognoscere.

Elle ne joue plus un rôle véritablement actif, elle se fait à présent reporter qui veut et doit référer des habitudes et dénominations locales, mais avec une certaine distanciation, XXVIII 4, Talis est enim hic consuetudo et formule relatif+hic appellant (exemple XXX 1). Parfois même, elle dramatise la situation, permettant aux participants de s’exprimer au discours direct XXX 2, Mittet vocem archidiaconus et dicit primum : ‘Ista septimana…’, XXXI 2, Infantes cum ramis vel palmis occurrerunt Domino dicentes : ‘Benedictus, qui venit…’. L’usage du présent renforce l’impression de simultanéité, les destinatrices sont impliquées, vivent les événements « sur place », quand bien même le moment de la narration est ultérieure à ce qui est narré (à moins qu’Égérie n’ait pris des notes sur le vif au moment-même, mais cette hypothèse semble plutôt anachronique).

Nous observons une importante variation entre la première et la deuxième partie de l’ouvrage. Égérie s’extasie dans la première devant chaque site où elle s’est rendue, voyant dans chaque locus amenus le témoignage de la puissance divine (IV 7, hortus est gratissimus habens aquam optimam abundantem). Les personnes qui lui font visiter sont toutes sancti, certaines méritant même une description laudative plus longue (VIII 4, nam est iam senior vir, vere satis religiosus ex monacho et affabilis ; nam et in scripturis Dei eruditus est.), les adjectifs montrant l’affection et le respect qu’Égérie leur porte. Elle les interroge sans répit, elle veut tout savoir des lieux qu’elle traverse, il faut tout lui montrer. Selon Férotin11, cette curiosité naïve est une faiblesse. Pour Spitzer, elle est au contraire une vertu, un ingrédient nécessaire au pèlerinage. Sa curiosité est intellectuelle, elle n’est pas intéressée par ramener des reliques ; elle préfère écrire ses souvenirs pour pouvoir les partager. En toutes choses, elle rend grâce à Dieu pour sa chance : V 12, Et licet semper Deo in omnibus gratias agere debeam.

Mais dans la seconde partie, elle use d’un tout autre style. Il n’y a plus de verbes conjugués à la première personne du pluriel, du singulier encore moins. La narratrice autodiégétique12 s’externalise complètement. Les offices sont décrits avec une parfaite objectivité, sans aucune manifestation d’engouement, contrairement aux topoï d’un récit de voyage. Sur le Mont des Oliviers, là où Chateaubriand, Lamartine ou Flaubert feraient une longue description détaillée de la beauté romantique des lieux, Égérie, économe, nous accorde un seul adjectif, modalisé par un adverbe : l’église est pulchra satis (XXV 11) ; elle se contente de décrire les événements dans leur strict ordre chronologique, avec un usage particulièrement lourd des connecteurs temporels (et, postmodum, autem). Le tout simple et revêt une telle importance que Fredouille13 y a vu une réminiscence du et biblique. Par exemple, en XXIV 5 à 7, sur 10 phrases, 7 commencent par et, 2 par item et 1 par ubi. Pour Égérie, c’est l’ordre précis et logique qui compte seul.

Étonnament, Égérie ne nous livre aucun de ses sentiments : elle a sans doute ressenti de multiples émotions en tant que chrétienne prenant part aux célébrations sur les lieux-mêmes de la vie du Christ. Elle parle en XXV 11 de haec omnis laetitia, mais ne dit aucunement ressentir cette laetitia. Elle s’efface dans son écriture en tant que « moi », la focalisation devient externe, elle décrit ce que quiconque pourrait voir. Une évolution ainsi est observable depuis la première partie où déjà, elle ne disait que « nous » s’incluant comme sujet, jusqu’à cette deuxième partie où linguistiquement, elle ne s’inclut même plus, les verbes étant à la troisième personne du singulier ou du pluriel, avec des sujets généraux : XXIX 3, omnes veniunt ; XLIII 8, omnis populus christianus. Les sentiments sont ceux de la foule, XXIV 10, tantus rugitus et mugitus fit omnium hominum.

À chaque fois, c’est le même scénario rituel qui se répète : les portes sont ouvertes (XXIV 1, nam singulis diebus ante pullorum cantum aperiuntur omnia hostia), les fidèles, hommes et femmes, entrent (XXIV 1, descendent omnes), chantent des hymnes (XXIV 1, dicuntur ymni), prient après chaque hymne (XXIV 1, fit oratio). Puis le clergé arrive, avec l’évêque (XXIV 1, supervenit episcopus cum clero), qui bénit (benedicet) la foule. Puis il impose ses mains (XXIV 1, et post hoc exeunte episcopo de intro cancellos omnes ad manum ei accedunt) et enfin, la messe est célébrée (XXIV 2, fit missa), à la lumière du jour (XXIV 2, iam luce) ou à la lueur mystique des bougies (XXIV 4, omnes candelae et cerei).

Mimétiquement, les structures de phrase et les termes aussi se répètent en une « sainte monotonie »14. Tout se passe item, sicut et similiter primum, tout se déroule iuxta consuetudinem (XXIV 5). La liturgie est un code auquel il faut obéir, c’est un déroulement fixe, tout comme une phrase se construit de manière fixe, tout comme certains substantifs (oratio, missa, ymni) régissent certains verbes (fit, dicet), créant des collocations fixes. La répétition des termes organise la phrase, la répétition des offices organise la journée, les prières de la communauté et les chants donnent le rhythme.

Mais tout comme les moines ne chantent pas les mêmes psaumes à laudes et à complies, le lecteur attentif remarque qu’en réalité, dans la description d’Égérie aussi, il y a d’infimes variations, un rajout progressif d’information rendu possible par la technique de la laisse répétitive. Cette pratique, qui sera employée avec prédilection dans les chansons de geste, livre une information nouvelle sur le même sujet à chaque nouvelle phrase tout en répétant les termes de phrase en phrase. « A. […̤̤]. A+B. […̤]. A+B+C ». Voyons un exemple concret : XXIV 1, nous apprenons une information supplémentaire sur ymnos à chaque nouvelle phrase :

[…] et cata singulos ymnos fit oratio. Nam presbyteri bini vel terni, similiter et diacones, singulis diebus vices habent simul cum monazontes, qui cata singulos ymnos vel antiphonas orationes dicunt. Iam autem ubi ceperit lucescere, tunc incipiunt matutinos ymnos dicere.

La laisse répétitive est une variation sur une suite de phrases. Nous pouvons également lire les variations par paragraphe. Par exemple, les XXXII, XXXIII et XXXIV semblent se terminer de manière identique. Mais en réalité, ces fins de paragraphes forment pratiquement une parfaite forme sonate, pour faire un parallélisme avec le monde musical, où les termes de thème et variations sont tout aussi importants. La fin du XXXII serait le A avec les thèmes 1 et 2, la fin du XXXIII le développement B avec les variations sur les thèmes 1 et 2, et le XXXIV la réexposition avec quelques changements dans les thèmes 1 et 2, soit A’. La figure 1 présente cette conception.

Fig. 1.
Fig. 1.

Forme sonate des paragraphes

Citation: Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae 59, 1-4; 10.1556/068.2019.59.1-4.53

De même, malgré leur apparence répétitive, les jours de la Semaine Sainte ne sont pas tous semblables. À chaque fois, il se passe quelque chose de nouveau par rapport au jour précédent, c’est pourquoi une telle insistance est mise sur la fréquence ; cet ajout est signalé par la syntaxe. À partir du soir du Jeudi Saint cependant, les événements se densifient et les descriptions également. C’est ce que nous voyons dans la Figure 2.

Fig. 2.
Fig. 2.

Les jours de la Semaine Sainte

Citation: Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae 59, 1-4; 10.1556/068.2019.59.1-4.53

Une chose est sûre et évidente : Égérie ne veut ni séduire, ni convaincre par son style, elle n’a pas de but rhétorique ; elle veut uniquement témoigner. Alors, il est tout à fait normal qu’elle n’utilise pas les fioritures stylistiques du latin classique. Voyons encore quelques différences linguistiques.

2 LANGUE

Égérie écrit au IVème siècle de notre ère. On fait souvent référence à ce latin tardif comme à un latin dégradé. Si nous admettons le latin classique, du milieu du Ier siècle avant J.C. jusqu’à la mort d’Auguste, comme le latin standard, alors le latin qu’utilise Égérie est un latin de variation, puisque presque 4 siècles séparent Égérie d’Ovide ou de Quintilien. Pour certains théoriciens (par exemple Fredouille15), il est absurde de comparer les auteurs chrétiens à Cicéron. 4 siècles à Rome, ce sont 4 siècles de conquêtes et d’expansion, et tout comme les légions, la langue non plus n’a pu rester immobile. Alors, considérons plutôt le latin d’Égérie non comme un latin de moins bonne qualité, mais comme un latin qui varie de la norme, et cherchons les différences syntaxiques et lexicales.

a) Méthodologie : la linguistique variationnelle

La méthode que nous envisageons d’utiliser est celle de la linguistique variationnelle. Cette méthode a été employée pour la première fois dans les années 1950, lorsque le linguiste norvégien Liev Flydal16 utilise pour la première fois le terme de « coexistence structurale régulière ». Le principe de la linguistique variationnelle est que les langues ne sont pas des systèmes autonomes, mais sont dépendantes de facteurs extralinguistiques, et qu’elles varient naturellement en diachronie et en synchronie. La méthode de la linguistique variationnelle consiste en la description des variations dans la parole et l’écrit, et en la recherche de régularités normatives caractéristiques d’une langue. Les variétés dépendent surtout du locuteur à la base de l’énonciation, de sa provenance géographique, de son statut social, de son érudition et du public auquel il s’adresse, et tout cela fait également partie de la stylistique. Les variantes concurrentes ne se suppriment pas les unes les autres, mais coexistent comme potentialités d’expressions parmi lesquelles l’auteur peut choisir. C’est pourquoi, selon nous, la linguistique variationnelle dépend non seulement du domaine linguistique mais également du stylistique.

b) Syntaxe

Les exemples pratiques de la syntaxe du latin d’Égérie suivants illustrent parfaitement les caractéristiques théoriques du latin tardif et deviennent des choix stylistiques. Nous trouvons et remarquons :

  1. beaucoup plus de pronoms qu’en latin classique, qui prennent une valeur endo-phorique. De plus, il y a confusion entre les démonstratifs hic, ille et iste. Mohrmann17 oppose l’usage de hoc est, qu’elle considère « cultivé et littéraire », à celui de id est, plus populaire, qu’Égérie emploie 130 fois, au contraire de hoc est (4 fois). Selon Spitzer, ce id employé de préférence (« id est mentality »18) souligne la volonté d’Égérie de montrer par l’écriture ce qu’elle a vu, de focaliser l’attention de ses lectrices, de faire un résumé de l’essentiel : XLVI 2, Cathecuminus autem ibi non intrat tunc, qua episcopus docet illos legem, id est sic. Quant à ipse, Spitzer lui accorde une telle importance qu’il entre en conflit avec Löfstedt : alors que pour Löfstedt19, ipse n’est qu’une marque d’appauvrissement (qui va cependant mener à l’apparition de l’article dans les langues romanes), pour Spitzer, l’usage d’ipse est un choix stylistique délibéré, un signe de l’étonnement de se retrouver devant la chose-même : nous sommes devant la dite place, c’est pourquoi il faut un anaphorique pour insister par l’écriture sur cette présence spatiale véridique.
  2. la structure relative : un des traits stylistiques typiques d’Égérie est la répétition de l’antécédent dans la structure relative. XV 1, […] presbyteri praedicent […], episcopus praedicat, quae praedicationes… En fait, en écrivant à nouveau le terme qui importe, selon Spitzer20, plus que faire une soit disant « incorrection grammaticale », notre pèlerine attire l’attention de ses sœurs restées chez elles sur la chose la plus importante, sur ce qu’il appelle des « milestone ». Elle suspend le cours du récit ; en écrivant à nouveau le nom de ce qui l’a marquée, elle revit à nouveau son souvenir.
  3. Terracini21 affirme que l’usage des réflexifs reflète le désir de repos du corps de l’auteur, qui étant femme, a dû souffrir de cette longue et fatigante route. Spitzer22 cependant réfute cette théorie, expliquant que le labor est complètement absent de l’œuvre, au contraire du desiderium omniprésent, même si la narratrice interrompt parfois son récit pour insister qu’un tel périple nécessite un parfait équilibre entre le corps et l’âme, la volonté humaine et divine. Mais elle-même ne donne pas de signe de fatigue. III 2, elle parle de l’ascension du Sinaï, Sic cum grandi labore, quia pedibus me ascendere necesse erat, quia prorsus nec in sella ascendi poterat, tamen ipse labor non sentibatur (ex ea parte autem non sentiebatur labor, quia desiderium, quod habebam, iubente Deo videbam compleri).

Ainsi, pour reprendre l’idée de Fredouille23, la norme grammaticale s’élargit grâce aux variations, devenant un effet stylistique : l’auteur a désormais le choix. Mais aux côtés de la grammaire, le lexique aussi évolue.

c) Un lexique nouveau en construction

En tant qu’œuvre chrétienne, l’Itinéraire contient des termes appartenant à un lexique en formation au moment même de la rédaction : au lexique chrétien. Plusieurs phénomènes peuvent être observés quant à la création et à l’enrichissement de ce lexique :

  1. d’une part, des mots grecs se sont infiltrés dans le latin (angelus, asceta, apostolus, ecclesia XLIII 2 ; evangelio XL 2 ; martyr XXV 2, etc.). Soit le signifiant grec a été transcrit (notions concrètes), soit il a été calqué morphologiquement (notions abstraites) ; on repère également des calques sémantiques pour des concepts. Égérie traduit (XXIV 5, respondentes semper : kyrie eleison, quod dicimus nos : misere, Domine) ou utilise sans traduire les expressions grecques citées par ses guides ou les expressions liturgiques de Jérusalem. La critique de ces termes peut être double : d’un côté, son utilisation assurée des termes grecs est une chose positive et marque ses connaissances culturelles, d’autre part, son incapacité à donner une version latine de ces notions peut être reprochée. Une chose est sûre : avec le développement du christianisme dans une société multiethnique et multilingue, le grec est de moins en moins bien compris, et pour ne pas « attrister » les fidèles (XLVII 4, ne contristentur), l’évêque de Jérusalem doit parler en latin et en syriaque (XLVII 3–4). Le vocabulaire d’Égérie ne témoigne pas seulement de sa personnalité individuelle, mais encore de l’évolution de la société dans son ensemble.
  2. d’autre part, des termes pré-existants en latin ont vu leur sens se modifier et se spécialiser pour former une terminologie spécifique aux textes chrétiens : scripturas (XLVIII 2) signifient à l’origine les lettres, les choses écrites, puis les écritures saintes et enfin, la Bible. Sanctus, en latin classique, ratifier une loi, laquelle devient ainsi inviolable, sacrée, a spécialisé son sens en latin chrétien : sanctus est l’adjectif qui signifie sacré parce qu’en relation avec Dieu, au contraire de profanus. Parallèlement, le sens original se maintient, formant polysémie, mais celle-ci n’est pas forcément négative. Pour des chercheurs comme Morhmann, elle n’est « sûrement pas un symptôme de décomposition ou de déclin linguistique, mais un trait de différenciation de la société »24. Plusieurs sens coexistent et proposent un choix d’utilisation, certains territoires, certaines classes sociales préfèreront tel mot alors que d’autres provinces, d’autres catégories de population en choisiront d’autres. C’est là aussi une variation25.
  3. à première lecture, tout le monde fait toujours la même chose. Cependant, les actions sont bien définies et concrètes selon la hiérarchie, le lexique en témoigne. Bastiaensen a mené en 1962 une recherche approfondie sur le vocabulaire liturgique de l’Itinéraire, prouvant comment la lexicographie dévoile les informations latentes : par exemple, de nombreux paragraphes se terminent par et fit missa, le prochain paragraphe reprend cette missa en question avec un autre substantif et/ou un autre verbe. Bastiaensen a remarqué que lorsqu’Égérie utilise procedere – processio (18 fois)26, elle parle des célébrations avec lecture et prédication. Dans les autres cas, le verbe sera offerre, et le substantif oblatio, et dans ce cas, il n’y a ni lecture ni prédication. Autre exemple : XXV 2, intrat omnis populus, fidelis tamen, nam cathecumini non. Populus incluent les fidèles et le clergé (sauf l’évêque, qui est toujours cité en plus), mais pas les cathécumènes. Plebs a le même sens, mais son emploi dans l’Itinéraire est bien plus rare (3 occurences de l’un contre 54 de l’autre). C’est un exemple de variation lexicale, de choix personnel.

Alors, nous pouvons nous lamenter d’une part que ces variantes syntaxiques et lexicales soient un signe de décadence de la langue ; nous pouvons tout aussi bien les considérer comme un enrichissement, une preuve que la langue n’est pas morte et figée, mais vivante et active. Le linguiste avide de diachronie peut les percevoir comme des « préromanismes ».

CONCLUSION

Ainsi, si Égérie a un « style simple », cela ne veut pas dire qu’elle multiplie les erreurs grammaticales, mais que son discours est plus facilement accessible grâce à des phrases courtes, un vocabulaire courant et répétitif, didactique, et à une syntaxe simple accordant la préférence à la coordination ou à la juxtaposition plutôt qu’à la subordination, formant une structure répétitive, circulaire, comme une journée bien remplie par les offices liturgiques.

Plutôt que de dégradation, c’est d’enrichissement que nous devrions parler, avec une multiplication ou un élargissement d’usages, une variation sémantique, une variété de vocabulaire nouveau. Puis la langue change tout comme le fait la société, Égérie en est un témoin de premier plan : une femme chrétienne prend le stylet. Tous ces faits témoignent que le latin au IVème siècle était une langue bien vivante, et elle a vu ses éléments se transformer, naître et disparaître.

Pour conclure sur le style de notre pèlerine, Égérie écrit davantage avec une visée communicative qu’avec une réelle volonté littéraire. Sa perspective est chrétienne, et pour ce christianisme des débuts, la rhétorique n’est rien d’autre qu’une vanité. Notre auteur veut informer ses consœurs, leur décrire le plus fidèlement possible tout ce qu’elle a vu, leur faire vivre au plus précis les événements de Jérusalem, et non pas faire de grands épanchements lyriques. Elle juge le déroulement précis des cérémonies digne d’être partagé, au contraire de ses propres pensées ou actions car sa personne importe peu devant la communauté. Mais justement, cette objectivité devient son style, celui d’une auteur latine et chrétienne.

1

MARAVAL, P. (éd.) : Égérie, Journal de voyage (Itinéraire) [SC 296]. Paris 1982, 54.

2

FÉROTIN, M. : Le véritable auteur de la Peregrinatio Silviae : la vierge espagnole Ethéria. Revue des questions historiques (Paris) 74 (1903) 367–397.

3

En français moderne, « une égérie » signifie une inspiratrice, une muse.

4

SPITZER, L. : The Epic Style of the Pilgrim Aetheria. In SPITZER, L. : Romanische Literaturstudien. Tübingen 1959, 871–912, 904.

5

MARAVAL (n. 1) 24.

6

VÄÄNÄNEN, V. : Le Journal-Épître d’Égérie, (Itinerarium Egeriae) : Étude linguistique [Annales Academiae Scientiarium Fennicae, Ser. B, 230]. Helsinki 1987.

7

SPITZER (n. 4) 871.

8

SPITZER (n. 4) 880.

9

SPITZER (n. 4) 907

10

SPITZER (n. 4) 904.

11

FÉROTIN (n. 2) 369.

12

GENETTE, G. : Nouveaux discours du récit. Paris 1983, 55–56.

13

FREDOUILLE, J-CL. : Langue philosophique et théologique d’expression latine (IIe–IIIe siècles.). In La langue latine langue de la philosophie [Publications de l’École Française de Rome 161]. Rome 1992, 187–199.

14

SPITZER (n. 4) 891.

15

FREDOUILLE (n. 13) 13.

16

FLYDAL, L. : Remarques sur certains rapports entre le style et l’état de langue. Norsk Tidsskrift for Sprogvidenskap 16 (1952) 241–258.

17

MOHRMANN, CHR. : Latin chrétien et liturgique. Vol. 3 : de Études sur le latin des chrétiennes. Roma 1965, 392.

18

SPITZER (n. 4) 895.

19

LÖFSTEDT, E. : Philologischer Kommentar zur Peregrinatio Aetheriae. Uppsala 1911, 64.

20

SPITZER (n. 4) 881.

21

TERRACINI, B. : Compte rendu de The Epic Style of the Pilgrim Aetheria de Leo Spitzer. Archivio glottologico italiano 35 (1950) 86–89.

22

SPITZER (n. 4) 872.

23

FREDOUILLE (n. 13) 17.

24

MOHRMANN (n. 17) 279.

25

Ces termes latins chrétiens issus du latin classique continueront leur voyage sémantique dans le temps, puisqu’au Moyen âge, une idée féodale, typiquement médiévale, s’y rajoutera : la fidélité du vassal au suzerain, du chevalier à sa dame par exemple pour fides, et la gloire du chevalier ou du seigneur pour gloria.

26

BASTIAENSEN, A. A. R. : Observations sur le vocabulaire liturgique de l’Itinéraire d’Égérie. Nijmegen–Utrecht 1962, 26.

 

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Archeology 37/263 (Q1)
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1951
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2020 Volume 60
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